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Cette année, le Covid-19 s’est invité parmi nous et a réussi à bloquer sur notre terre tout ce qui paraissait « imblocable ». Nous ne le voyons pas à l’œil nu…et pourtant, il a tout bloqué : il n’y a plus d’avions dans le ciel, les activités qui paraissaient essentielles au fonctionnement du monde se sont brutalement arrêtées et nous voilà confinés.

Et du coup la semaine sainte va être vécue, dans nombre de pays dont la France, comme elle n’a jamais été vécue. Nous n’allons pas bouger de chez nous !

Peut-être est-ce une opportunité de découvrir différemment ce que nous célébrons.

 

En temps ordinaire, nous pouvons aller des Rameaux au dimanche de Pâques, comme de commémoration en commémoration, d’anniversaires en anniversaires : l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, son dernier repas, son arrestation, sa condamnation, sa mise à mort, son ensevelissement, le grand vide, puis la résurrection. Mais la liturgie ne fonctionne pas ainsi. Elle ne saucissonne pas « le Mystère » !
Prenons une comparaison : nous qui avons la chance d’habiter une région avec de merveilleuses montagnes, nous savons qu’elles ne se présentent pas dans l’année (et même dans une journée) de façon identique. L’éclairage du soleil est différent : il colore tel ou tel éperon rocheux, selon la saison. Il y a des choses que l’on remarque davantage à tel ou tel moment de la journée ou de l’année. Quelquefois, les nuages nous cachent des éléments. Les couleurs sont différentes en fonction des saisons, et chaque jour est finalement différent en fonction de la température, de l’hygrométrie…Mais c’est toujours la même montagne.
Eh bien de la même façon, tout au long de l’année, la liturgie nous donne à appréhender, à goûter l’unique Mystère, le Mystère de Dieu révélé en Christ, révélé dans la Pâque du Christ, mort et ressuscité pour nous, sous différents points de vue.
Le dimanche des Rameaux et de la Passion nous fait entrer dans ce que l’Eglise appelle la semaine sainte, sainte parce que Jésus en est le centre. En temps ordinaires, après la bénédiction des rameaux à l’extérieur de l’église nous entrons en procession tous ensemble, rameaux en mains, en acclamant: Hosanna au Fils de David, Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! (Mt 21,9). Pourquoi marchons-nous? Pourquoi passer ensemble la porte de l’église pour y prendre place ? Les processions, comme les autres actes liturgiques, ne sont pas du théâtre, ou le mime d’un évènement du passé. Revivre ensemble l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ne signifie pas refaire ce qui s’est passé il y a 2000 ans.
Car ce cheminement proposé n’est pas que physique, il est spirituel. Parce que la vie chrétienne est une marche avec Dieu, une marche vers Dieu, la procession derrière la croix est là pour nous conduire lentement vers le sacrifice du Christ, vers son dépouillement le plus extrême, la mort et la mort sur une croix. Cette entrée en procession est là pour éveiller notre désir de nous mettre en marche à la suite de Jésus, pour mettre nos pas dans les siens. « Celui qui déclare demeurer en Lui doit, lui aussi, marcher comme Jésus lui-même a marché » nous dit St Jean dans sa 1ère lettre (1 Jn 2,6). Ce chemin, c’est celui du mystère pascal, ce grand passage de l’abaissement au relèvement, de l’humiliation à l’exaltation.
Nous sommes invités à nous laisser saisir par la liturgie pour traverser cette semaine sainte, pour plonger au cœur du mystère, au cœur de cette vérité dont nous n’aurons jamais fait le tour : Le fils de Dieu se laisse mettre à mort par les hommes et Dieu le ressuscite : la mort n’a pas le dernier mot ! La mort est un seuil comme celui de la porte de l’église, pas un mur ! En suivant la croix, nous exprimons concrètement notre volonté de suivre Jésus.
Et puis jeudi, nous serons avec Jésus qui nous laissera sa présence parmi nous par le tablier du serviteur qui lave les pieds de ses disciples et par le pain et le vin du dernier repas. Et nous serons invités à veiller avec lui, à persévérer avec lui.
Puis vendredi, nous viendrons vénérer la croix sur laquelle le Christ est mort. Ce sera expérimenter physiquement le geste de l’abaissement et nous ferons monter vers Dieu qui l’a ressuscité notre prière confiante pour tous les hommes.
Et ensuite, il y a le samedi où apparemment, il ne se passe rien. Un jour vide…Et pourtant…dans la foi de l’Eglise, nous savons que le Christ ne reste pas inactif. Il vient rejoindre « muni de sa croix, l’arme de sa victoire » Adam et Eve, captifs de la mort, et qui nous représentent tous et toutes, pour les en délivrer. Les prenant par la main, il les relève en disant : « Eveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera ! » C’est là, au plus profond des enfers que le jeune Adam (Jésus) vient rencontrer son vieil ancêtre. Pour l’arracher aux ténèbres et l’entrainer avec lui, et tous ses descendants avec lui, dans son corps de lumière et de vie. C’est ce que représente l’icône bien connue de nos frères d’Orient. Toute la prière de l’Eglise ce « grand samedi » nous dit l’œuvre souterraine, fondamentale, radicale du salut. Le seul combat qui compte, la seule victoire qui vaille, et que le Christ remporte, tout en bas, dans le silence.

Enfin dans la nuit de samedi à dimanche une flamme luit : le Christ est vivant. Il est ressuscité. Le cierge pascal aura remplacé la croix pour passer à nouveau la porte de l’église. Ce passage rappellera celui de la mer rouge à pied sec, la longue marche dans le désert illuminé par la nuée. Il marquera la libération définitive de la mort.
En célébrant la semaine sainte les chrétiens ne font pas que se souvenir ; ils demandent que d’année en année cette marche fasse grandir en eux la joie de Pâques, la certitude que la vie est plus forte que la mort, que Jésus nous a ouvert le chemin vers le Père.
Et cette année nous ne pourrons pas expérimenter ce que nous propose la liturgie…Alors, une année pour rien ? Une fausse semaine sainte ? Certainement pas ! Plus que des pratiques ascétiques, ce que le Seigneur attend de nous durant cette semaine, c’est d’être présent à chacune des étapes du mystère. Par la méditation de la Parole, par la prière. Nous ne serons pas rassemblés, nous ne recevrons pas l’eucharistie. Cette semaine sainte ne sera pas comme les autres, mais vivons-la en cultivant notre intériorité. Découvrons que l’absence, le manque, jusqu’au manque eucharistique, peut révéler la présence agissante de Celui qui ne dort jamais, qui travaille sans cesse. Confiné, mais actif au plus profond de nos cœurs infectés par les virus de ce monde. En bas, tout en bas, tout au fond ! Laissons-nous travailler par le Christ ! Et manifestons par notre charité, un mot un peu vieillot mais auquel il faut redonner sa force originelle, notre communion avec ceux qui attendent une parole d’Espérance. Laissons- nous habiter par le « Mystère » !
Bonne semaine sainte à tous et à toutes dans le confinement!