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L’humeur des jours…texte de Bruno Frappat dans le journal La Croix du vendredi 6 mars 

Ce serait un exercice délicat et, à la fois, gratuit et cruel, et même de mauvais goût, que de se demander si l’épidémie de virus actuellement à l’œuvre sur terre n’avait pas, comme toute chose, un bon côté. Et pourtant, à ce stade, si l’on affecte un instant d’oublier les dégâts humains, la comptabilité horrible des décès et la souffrance physique et psychique des personnes malades, il y a des effets bénéfiques à constater. L’irruption et l’installation de ce satané virus au nom imprononçable fait subir à l’humanité entière un choc mental globalisé. C’est comme un coup de tonnerre dans un ciel serein qui serait venu mettre un terme à des ambitions économiques, industrielles et même géopolitiques démesurées. Le virus est une petite machine à remettre les choses en place et à ramener nos ambitions à un juste niveau. Quand tout est menacé de s’arrêter, tout devient relatif.

À force de forcer la nature et de la plier à nos volontés impérialistes nous l’avons poussée en quelque sorte à se venger de la seule manière qu’elle a su inventer. Nous rêvions de « sobriété », elle nous l’impose. Nous condamnions les incessantes allées et venues des marchandises et des hommes, elle les entrave. Nous aspirions à un usage raisonné de la terre et des eaux. La raison nous tombe du ciel. Le virus n’est pas seulement entré dans les corps, il est en train d’affaiblir les têtes. La panique se répand partout : et si tout allait se bloquer ? Si tous les progrès de la technique et des sciences allaient devoir s’humilier devant l’avancée de cet animalcule invisible à l’œil et qui, tuant statistiquement relativement peu, induisait une loterie sinistre dans nos existences jusque-là obsédées par la dépense, la consommation, le « toujours plus » qui condamnaient la planète, à terme rapproché ?
Le virus, s’il disparaît – et comment ne pas souhaiter sa rapide éradication sous les coups de la médecine et du civisme de chacun ? –, aura au moins servi à nous faire mieux prendre conscience de la fragilité vaine de nos agitations, de nos investissements, de notre quête nerveuse de la plus-value et du dividende, de notre contribution au saccage universel.
En attendant il est là, bien installé, efficace, sournois et tranquille. Il fait perdre confiance en toutes choses, il meule nos consciences et érode nos élans. La tentation autarcique de l’enfermement s’installe peu à peu. Bientôt on ne descendra dans la rue que sur la pointe des pieds et on s’effarouchera à l’idée de monter dans un autobus où d’autres emmitouflés éprouveront les mêmes angoisses que nous.
Évidemment des tas de gens cherchent à nous protéger et le font avec un dévouement admirable et une réelle compétence. Mais, comme d’habitude, il y a, en France en tout cas, le cortège habituel des grincheux qui trouvent que l’on n’en fait pas assez, que l’on n’a pas anticipé, qu’il manque des masques et des produits pour se nettoyer les mains, que les hôpitaux sont mal équipés pour accueillir tous ceux qui vont débarquer. Le virus aura eu aussi, malheureusement, cet effet de vérifier une fois de plus que dans la compétition mondiale pour la défiance, la France tient son rang, avec une égale ardeur dans la négativité.